Don du sang des homosexuels : la santé publique face aux bonnes consciences, par Eric Favereau

C’est le gros intérêt du débat actuel sur la question des dons du sang pour les homosexuels. Chacun peut se faire une stature, donner son avis, se badigeonner d’une bonne conscience en affirmant haut et fort que la mesure actuelle qui consiste à refuser aux homosexuels de pouvoir donner leur sang est une discrimination honteuse, voire de l’homophobie rentrée. On a même vu les députés voter unanimement pour la levée de cette interdiction, alors que ce n’est en rien de leur ressort. Bref, en la matière tout le monde lave plus blanc et c’est magnifique. La ministre de la santé, Marisol Touraine, a pu affirmer encore, ce mercredi, sur le perron de l’Elysée : «Je vais provoquer une réunion à la fin du mois de mai avec l’ensemble des acteurs concernés pour voir comment faire évoluer le questionnaire proposé aux donneurs afin de mettre fin à cette discrimination qui interdit aux homosexuels de donner leur sang parce qu’ils sont homosexuels mais en même temps qui garantit la sécurité de tous ceux qui ont besoin de sang pour leur santé.»

LE RISQUE , QUEL RISQUE ?

Et si c’était un tout petit peu différent ? Posons quelques repères dans ce flot continu de bons sentiments. Quel est le risque ? Il est faible, mais il existe. Pratiqués aujourd’hui de manière obligatoire chez tous les donneurs de sang, une série de tests biologiques permettent de détecter l’infection par le VIH à partir du 12e jour qui suit une contamination. Le danger provient de la «fenêtre silencieuse», cette période initiale de 12 jours durant laquelle l’infection demeure indétectable. Pendant cette période, le risque est réel. Et c’est pour cela, pour tenter de le réduire au maximum, qu’avant tout don de sang, un médecin pose une série de questions à la personne. Si par exemple, elle s’est récemment rendue en Afrique, elle ne peut donner son sang. Si elle a eu plusieurs partenaires sexuels ces dernières semaines, elle ne peut pas. Et si elle est homosexuelle, refus également. La raison ? «Le nombre de nouveaux cas d’infections par le VIH est 200 fois plus élevé parmi les hommes qui ont eu, au cours des 12 derniers mois, des relations sexuelles avec d’autres hommes», a rappelé le Comité national d’éthique. Et c’est pour cela, par précaution, qu’ils en sont exclus.

QUELLES SONT LES POSITIONS DES UNS ET DES AUTRES ?

Regardons la Cour de justice européenne : elle a rendu, ce mercredi, un avis sur la question, et de fait elle a légitimé en partie «l’exclusion permanente des homosexuels du don du sang en France» en raison des risques du sida. Mais «sous de strictes conditions». Certes, les juges européens constatent que «la législation française est susceptible de comporter à l’égard des personnes homosexuelles masculines une discrimination fondée sur l’orientation sexuelle», mais la Cour constate que la justice française«devrait vérifier s’il n’existe pas de méthodes moins contraignantes que l’exclusion permanente du don de sang […] notamment si le questionnaire et l’entretien individuel avec un professionnel du secteur médical peuvent permettre d’identifier plus précisément les comportements sexuels à risque».

Bref, mi-chèvre mi-chou. Arguant que l’on peut exclure les gays du don du sang, s’il n’y a pas d’autres possibilités pour diminuer ce risque résiduel.

C’est bien là toute la question. Plutôt que de se focaliser sur la question de la discrimination, il faut regarder la problématique en fonction de critères de santé publique. Et se demander pourquoi la plupart des associations contre le sida, comme AIDES, mais aussi le Comité national d’éthique, ne sont pas, eux aussi, des farouches partisans de levée de cette interdiction ?

UNE AFFAIRE DE BONS SENTIMENTS ?

Bruno Spire, président d’AIDES, le dit ouvertement : «Se donner bonne conscience, ce n’est pas mon truc, même si le combat contre l’homophobie est essentiel. Mais là, nous sommes réservés sur la levée de cette interdiction. Imaginer qu’il y ait une contamination à partir d’un don de sang contaminé, et vous verrez la montée de l’homophobie. Moi, je ne veux pas prendre ce risque. Et puis il ne faut pas tout mélanger, la santé publique ne doit pas se confondre avec la lutte contre l’homophobie.»

Bruno Spire est un militant historique, il sait de quoi il parle. Faut-il rappeler que l’histoire du sida a été marquée par ces confusions d’objectifs ? Dans les années 80, on a ainsi collecté de façon ahurissante du sang dans les prisons, selon le principe que les prisonniers avaient bien le droit eux aussi de donner leur sang… Résultat : un taux de contamination massif des produits sanguins en France, dans ces années-là. «Les bons sentiments ne font pas de bonnes politiques de santé», disait avec force un ancien président d’Aides. Et c’est pour ces mêmes raisons que le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a estimé, lui aussi, fin mars que l’interdiction devait être maintenue pour l’instant, «dans l’attente d’une réflexion collective et de nouvelles recherches». Le président du Comité d’éthique répétant cette évidence : «Ne mélangeons pas tout».

Aussi, lorsque l’on entend, ces derniers jours, dans une vidéo, un jeune gay dire à un médecin de la transfusion qui l’interroge : «Mais je suis sain», on ne peut que frémir. C’était l’argument des donneurs de sang français, dans les années 70 et 80, qui mettait en avant la beauté du don pour éviter de répondre à toutes questions sur une éventuelle prise de risque dans leur sexualité.

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