Ebola ou la guerre sans tête, par Sylvie Kauffmann

Le Monde – Ebola a un surnom : « la maladie de la peur ». Ebola a une histoire, celle d’un virus apparu en 1976 et que l’on croyait contrôlable. Ebola a ses fantasmes, plus ou moins effrayants selon que l’on vit en Afrique ou en Europe. Ebola n’a pas de visage, ou plutôt il a le visage d’un mutant, dissimulé par un masque que l’on croirait emprunté au vestiaire d’un vieux film de science-fiction. Mais Ebola n’a pas de maître, et c’est sans doute le plus grave.

Dans sa dimension géopolitique, c’est l’une des leçons les plus tristes de cette épidémie qui a déjà fait plus de 4 500 morts. Face au défi d’Ebola, le monde a réagi tard et en ordre dispersé, dans la plus grande pagaille. Ce que l’on appelle un peu pompeusement « la gouvernance mondiale » a totalement failli. Le multilatéralisme, symbole de l’ordre international issu de la seconde guerre mondiale, censé fournir une réponse coordonnée aux grandes crises au nom de la « communauté internationale », s’est mis aux abonnés absents. C’est une ONG, Médecins sans frontières (MSF), qui est montée au front, héroïquement et professionnellement, pour apporter la première réponse d’envergure à la pandémie naissante et tenter, désespérément, d’alerter les maîtres du monde.

« La lutte contre Ebola, c’est comme une guerre, a déclaré cette semaine au site Euractiv.fr le directeur des opérations de MSF, Brice De Le Vingne. Il faut une chaîne de commandement. C’est plus l’absence de leadership et d’organisation que le financement qui pose problème. »

EXIT LE MULTILATÉRALISME

En 2002-2003, lorsqu’est apparue en Chine la première maladie mondialisée du XXIe siècle, le SRAS, syndrôme respiratoire aigu sévère, c’est l’OMS qui a pris les commandes, au nom de la « communauté internationale ». Institution de l’ONU créée en 1948, l’Organisation mondiale de la santé regroupe 196 Etats membres ; elle se définit comme « l’autorité directrice et coordinatrice » pour « l’action sanitaire mondiale ».En trois mois en 2003, l’épidémie de SRAS était maîtrisée, après avoir mis la planète en ébullition.

Mais lorsque, dix ans plus tard, le virus d’Ebola a réapparu, en mars 2014, en Guinée, puis a commencé à traverser les frontières d’Afrique de l’Ouest au printemps, « l’autorité directrice et coordinatrice » avait disparu. La directrice générale de l’OMS, Margaret Chan, préfère décrire aujourd’hui son organisation comme une « agence technique », qui apporte conseil et soutien. C’est aux gouvernements des Etats, assure-t-elle, qu’incombe « la première responsabilité du soin de leur population ». Exit le multilatéralisme.

Que s’est-il passé ? On peut, bien sûr, faire valoir que la crise du SRAS affectait d’abord des pays asiatiques dont la structure étatique et médicale était solide, contrairement à la Guinée, à la Sierra Leone et au Liberia, les trois principaux pays frappés par Ebola. Mais ces facteurs ne peuvent expliquer seuls l’absence de l’OMS sur Ebola, tout au moins dans la première partie de la crise, lorsqu’une réaction rapide et coordonnée aurait pu, sans doute, enrayer l’épidémie. Il a fallu attendre août pour que l’OMS décrète que l’épidémie constituait une « urgence internationale », puis début septembre, lorsque plus de 1 800 personnes étaient déjà mortes, pour qu’elle produise une feuille de route en vue d’une riposte internationale « massive » à la maladie.

Ce qui s’est passé, c’est qu’entre le SRAS et Ebola, une crise financière a vidé les caisses des pays occidentaux qui dominent le système international. Les contributions aux institutions internationales comme l’OMS s’en sont ressenties. Après l’épidémie de grippe H1N1 en 2009, aucune crise sanitaire majeure susceptible d’affecter le monde développé ne se profilait. On a baissé la garde. En 2011, l’OMS a dû supprimer 300 emplois. Dans son budget, la proportion entre contributions étatiques obligatoires et dons volontaires s’est inversée au profit des dons. On a laissé filer l’exécution des engagements sanitaires des pays membres à l’infrastructure notoirement insuffisante. La priorité aux actions d’urgence pour lutter contre les épidémies a été abandonnée. Mme Chan a raison : l’OMS est, de fait, devenue une agence technique, sans moyens opérationnels.

Sur le front africain de la lutte contre Ebola aujourd’hui, les secours arrivent. Surtout depuis que le virus a atteint les continents développés, aux Etats-Unis et en Espagne. Les Etats-Unis ont mobilisé 3 000 soldats et déjà donné 90 millions de dollars (71 millions d’euros), Cuba 165 médecins, la Chine 170 travailleurs médicaux et 4,9 millions de dollars, la France a promis 70 millions d’euros et ouvert un centre de traitement en Guinée. Bien sûr, chacun voit un peu midi à sa fenêtre, relève un diplomate européen en Afrique : « Les Américains aident le Liberia, les Britanniques la Sierra Leone, la France la Guinée »… Plus désintéressée, la fondation Bill et Melinda Gates donne 50 millions de dollars à l’ONU et à l’OMS. MSF se sent moins seule mais, s’inquiète encore Brice De Le Vingne, « qui va gérer les centres de santé d’urgence » ?

Dans un monde où les frontières n’arrêtent plus rien, la santé mondiale est aujourd’hui perçue comme un enjeu majeur par les Etats − et l’industrie pharmaceutique. L’action sanitaire devient un vecteur stratégique. Le conseil de sécurité des Nations unies n’a-t-il pas adopté, le 18 septembre, une résolution qualifiant Ebola de « menace pour la paix et la sécurité internationales »? L’expression « diplomatie sanitaire » a même fait son apparition dans le jargon officiel. Sur le terrain, les professionnels de la santé, fantassins de la guerre contre Ebola, n’en demandent pas tant : ils voudraient juste que les dirigeants des Etats, développés et émergents, prennent enfin leurs responsabilités, et reconstruisent le système qui a failli.

kauffmann@lemonde.fr

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