Ebola, la terreur utile, de Bruno Canard

Le Monde – « Ebola : l’épidémie s’étend » peut-on lire dans la presse. L’épidémie de titres terrifiants probablement. Ebola, sait-on, est assez peu contagieux. Beaucoup moins, par exemple, que le virus de la Grippe, qui tue chaque année des milliers de personnes partout dans le monde. Mais découlent d’Ebola d’autres formes d’épidémies toutes aussi nocives.

Une épidémie d’inquiétude, d’abord, et de peur du voisin, qui, dès qu’il éternue, doit être considéré comme une bombe biologique en puissance. S’il n’a pas pris lui-même sa température, peut-être faudra t-il en venir à l’appeler par son nom : un terroriste, puisqu’on sait maintenant qu’un terroriste potentiel, c’est déjà un terroriste.

La deuxième, c’est une épidémie de contrôle, comme pour la Grippe H5N1 ou les Coronavirus SRAS et MERS. Contrôle aux frontières, et bientôt surveillance invisible de tout suspect potentiellement fiévreux. La peur est au service du contrôle. Mais la peur engendre la panique, et cette dernière est bien moins gérable. En Guinée, « dès qu’on entend Ebola, les gens fuient », a-t-on pu lire. Forcément, dans un tel contexte, l’information passe mal. Et pourtant, assure le chercheur Hervé Raoul « la conception d’un traitement est la priorité ». Une priorité pour qui ? Pour les gens qui partent en courant ?

La troisième épidémie est une épidémie de voeux sur le financement de recherche. Si vous avez raté un épisode durant les vingt dernières années, en voici un résumé : « Pour y parvenir, il faudra consacrer plus d’argent à ces programmes de recherches » explique Hervé Raoul. Sauvons la Recherche ? Mais sommes-nous d’accord sur quoi sauver ? Et le docteur Bernadette Murgue, Directrice à l’Inserm, de préciser  « il existe beaucoup de publications consacrées à des approches thérapeutiques ou vaccinales sur la fièvre Ebola ».
Une vérification sur PubMed donne 279 325 publications scientifiques pour « AIDS virus » et plus de 34 000 références pour le virus de l’hépatite C. Une recherche sur les travaux français concernant Ebola donne 37 articles, et aucun sur ses traitements potentiels. Sur le site de l’Agence Nationale de la Recherche Scientifique, on recense seulement 4 projets concernant Ebola, sur plus de 10 000 financés.

INQUIÉTUDE, RECHERCHE ET OPPORTUNITÉS MARCHANDES

Et si la quatrième épidémie était celle des opportunités marchandes ? Pourquoi instiguerait-on une difficile coopération avec l’Afrique quand on pourrait vendre chez nous des médicaments antiviraux à des gens suffisamment effrayés ? Les virus ne sont pas les seuls concernés. Pourquoi interdire les pesticides alors qu’on peut chercher des anti-Alzheimer ? Ou les perturbateurs endocriniens alors qu’on peut vendre des traitements anti-obésité ou anti-puberté précoce ? Ou chercher à comprendre la baisse de la qualité du sperme alors qu’on peut acheter un bébé FIV sous ordonnance ?

Il serait donc intéressant de classer les virus selon leur degré d’utilité pour le marché, la propagande et le maintien de l’ordre. Par exemple, le virus de la Rage (environ 50 000 morts par an, majoritairement des enfants) est totalement inutile. Pourtant, un médicament passant la barrière hémato-encéphalique, administrable dès les premiers symptômes, sauverait des vies. Le virus du Rhume, lui, est très utile. Le but avéré des médicaments anti-rhume en cours de recherches, est d’aider les DRH en faisant en sorte que l’absentéisme ne pèse pas sur l’économie.

Et que penser de la victoire par KO de la recherche sur le VIH ou l’hépatite C sur celle d’Ebola ? Que le marché dicte même les énoncés des appels d’offres de la recherche publique. Un virus qui ne génère pas de marché significatif reste négligé, fut-il dangereux. Le marché émerge lorsque le virus sort d’un pays où l’Occident voudrait bien qu’il reste. Et alors, la guerre des brevets et des kits de diagnostics éclate brutalement. C’est le cas d’Ebola, qui vient de poser son premier jalon commercial. Les diagnostiqueurs se frottent les mains.

Ebola reste le virus de propagande par excellence. Il y a presque 40 ans que cela dure, depuis sa découverte en 1976. Cette année-là, c’est aussi la date de la première introduction du terme « biopouvoir », par Michel Foucault. Laisser faire, ou plutôt faire vivre et laisser mourir, pilier essentiel du dispositif pour que les affaires continuent. En 2014, Ebola entre peut-être durablement dans la panoplie de la terreur utile.

 
  • Bruno Canard (Directeur de Recherches au CNRS)
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